Les Parisiens ont depuis peu développé un goût immodéré pour les bains de mer. Chose surprenante quand on sait à quel point les Français sont des gens à l'hygiène
plus que douteuse... En effet, quel Français adulte a pris plus de trois bains dans toute sa vie (enfin, sans compter les chutes accidentelles dans les ruisseaux)? Certains paysans, lors de mon
voyage vers Paris (voir dans les chapitres précédents... même si dans lesdits chapitres, cette réflexion n'a pas été retranscrite) me disaient
qu'ils avaient dû condamner les puits de leur village le jour où un d'entre eux était tombé dedans, de peur de la peste, de la variole, des scrofules ou de
la myxomatose (la maladie du lapin: celle qui vous donne les yeux rouges et fait de vous, messieurs, le Usain Bolt de l'amour).
Enfin, je décidai fort sagement de ne point pousser plus avant ma réflexion sur cette énième contradiction française. Et, comme le cousin Dove me l'avait dit:
"Aller passer une fin de semaine (Chabbat plus Jour du Seigneur) en Normandie, c'est la chose la plus tendance à Paris en ce moment."
Les doutes exprimés par Lord Guerinshire ne firent que me confirmer que l'idée de mon cousin était vraiment mauvaise. Il lui
répondit: "Aller se baigner en Normandie en hiver, même nous autres Anglais, n'oserions le faire. L'eau est gelée, il y a de la neige sur le sable et on risque de
se faire attaquer par des pingouins rendus fous par le froid polaire qui y règne." Quant à Jezabel, elle déclina poliment l'offre en nous disant qu'elle préférait rester avec son père et
que passer deux jours entre hommes ne nous ferait pas de mal. Une fois de plus, j'étais cerné.
Le voyage entre Paris et un petit village pittoresque nommé Sainte Mère Eglise
se passa sans encombre notable, si ce n'est une classique tentative infructuteuse de dépouillage par des brigands que nous mîmes prestement en déroute par la grâce du fer et du pistolet.
L'accueil que nous reçûmes dans ledit village fut assez étrange. Poli et distant. Une chose notable était le froid polaire qui régnait dans cette contrée peuplée de vaches, de poiriers et de
pommiers. Pour se réchauffer, les habitants font une consommation industrielle d'un breuvage nommé calva, un alcool qui vous retourne tripes et cerveau et dont l'abus est très dangereux.
Autre détail surprenant était l'homme accroché au clocher de l'église un dénommé John Steele.
Après un repos bien mérité, nous nous mîmes en quète du chemin qui nous mènerait vers la mer, bravant la bise et la pluie qui nous fouettait les chairs. Inutile
de vous dire que si Cousin Dove n'avait pas été de ma famille, je l'aurais maudit sur sept générations. Je comprenais pourquoi les plages normandes, contrairement aux plages de mon pays
l'Espagne, n'étaient pas prises d'assaut par des milliers de touristes chaque été. Nous fûmes interrompus dans notre marche par le claquement caractéristique d'un coup de tromblon. Lord
Guerinshire laissa échapper un juron dans sa langue natale qui sembla intriguer notre agresseur: un vieillard borgne, hirsute et à moitié édenté, dont l'haleine fétide aurait pu tuer un poney
syphilitique d'un seul souffle. Il était par ailleurs flanqué d'un chien qui avait dû être blanc, vu qu'il avait la peau rose, des pustules et des touffes blanches.
- Vous êtes des touristes ou des Anglais?
- Je suis Anglais, dit Lord Guerinshire.
- Bien... heureusement que vous n'êtes pas des touristes. On n'en veut plus ici. L'été dernier ils sont venu, ils se sont baignés,
ils ont fait fuir les phoques, bu tout le calva, fait tourner le lait des vaches.
- Vous voulez dire que les touristes, sont un peu vos plaies d'Egypte, rétorquais-je.
- Je ne sais pas où est l'Egypte, me répondit le paysan, mais si les touristes veulent y aller, qu'ils ne se gènent
pas.
- Bonne idée, cela ferait un très bon business, dit Cousin Dove sentant une bonne affaire à développer.
- Enfin, bon, comme vous n'êtes pas des touristes, je vais vous guider et vous montrer nos préparatifs pour les repousser l'été
prochain.
Il nous guida donc vers une immense étendue de sable recouverte de poteaux, de fils de fer barbelés, de rochers...
Défenses de Sword Beach
Là, c'était clair que pour aller s'étendre sur le sable, ce serait compromis, me dis-je... "Ca fait peur" dit Cousin
Dove.
"Par contre, je ne vois pas la mer... l'avez vous fait disparaître?" dis-je naïvement. Cette réflexion amusa beaucoup mes
amis et le paysan. Celui-ci me répondit que c'était la marée basse.
Plus loin, j'aperçus un édifice imposant que je pris pour une église. Il n'en était rien. Le paysan m'expliqua que cela servirait de cache cet été. Lui et ses
amis s'y tiendraient armés jusqu'aux dents pour en chasser les touristes à coups de fusil.
Bunker à Utah Beach
Là, j'étais de plus en plus sidéré par les habitants de cette étrange contrée. S'ils savaient se montrer sympathiques et accueillants, leurs fanatisme à repousser
les quelques Parisiens inconscients qui choisiraient de tenter de se baigner sur leurs plages l'été était quant à lui tout à fait choquant. Mais quelque part, je les comprenais. Nous autres en
Espagne, voyons chaque été débarquer vers Barcelone des convois de touristes venus des Terres d'Empire, sur lesquelles règne le cousin de Sa Majesté Philippe II, Maximilien II. Par chance, enfin si on peut dire, avec la guerre en Flandre, nous n'aurons pas à
supporter les Flamands l'été prochain.
"Si je puis me permettre, je pense que le climat de votre contrée est
amplement suffisant pour repousser les touristes. En effet, on dirait que la pluie ne cesse jamais de tomber ici."
Le paysan me foudroya du regard et me répondit sèchement: "Il ne pleut
jamais chez nous!" J'allais lui répondre mais Lord Guerinshire m'en dissuada d'un geste et répondit: "Veuillez pardonner à mon ami. Il ne sait pas de quoi
il parle. Nous autres, Anglais, vous comprenons. Souvenez-vous de notre lointaine parentée..."
Cousin Dove lui glissa alors malicieusement: "Si vous n'étiez pas en
train de mener une guerre larvée à l'Espagne, vous aussi, iriez grossir les rangs des touristes, quand bien même vous êtes entourés de plages..."
La conversation continua sur un ton badin et détendu, jusqu'à ce que le paysan nous propose d'aller
boire un coup de calva chez lui. Et bien sûr, nous acceptâmes cette offre... La peste soit de notre naïveté! L'homme vivait non pas dans une maison mais dans un trou creusé dans une haie du
bocage. Nous dûmes donc franchir des chemins boueux dans lesquels nous nous enfonçâmes jusqu'aux genoux. Là, il nous servit un repas copieux composé de vache au beurre et à la crème ainsi que
son alcool "maison". Lequel avait un arrière-goût fort agréable. Cependant, je commis l'erreur de lui demander sa recette. Il me répondit alors qu'il y ajoutait le pus des pustules de sa
chienne Bielka. Nous l'aurions volontiers tué mais les effets de cet alcool furent si dévastateurs sur nos corps et nos esprits que nous ne pûmes réagir. Nous sombrâmes peu après dans le
sommeil du juste.
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