Francesco Guicciardini -François Guichardin en français- (Florence 1483 - Arcetri 1540), était un historien, un philosophe, un
diplomate et un homme politique florentin du XVIe siècle. Il fut ambassadeur auprès du roi Ferdinand d'Aragon entre
1511 et 1514, puis auprès du pape Léon X.
Il fut l'auteur de plusieurs ouvrages:
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Storie fiorentine (de 1378 à 1509)
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Considerazioni sui Discorsi del Machiavelli, (1527 - 1529)
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Ricordi politici e civili
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Dialogo del Reggimento di Firenze (de 1521 à 1526)
En 1514, il rédige un texte relatif à son ambassade auprès de Ferdinand d'Aragon, intitulé Relazione di Spagna (Texte intégral en italien, je n'ai pas pu remettre la main sur mon texte en français) dont le ton, fort acerbe et critique contribua aussi à la "Légende Noire"
espagnole. Quoiqu'il serait plus judicieux de ma part de dire que ce texte en serait plutôt un des préludes. Il y décrit l'Espagne comme un pays arriéré, plein de Juifs et d'hérétiques
qui sans l'Inquisition, cesserait vite d'être une nation catholique. "Se vedeva, non vi reparando, che in pochi anni Ispagna tutta arebbe lasciata le fede catolica" (Luis Diez del
Corral, La monarquia hispanica en el pensiamento politico europeo (Madrid 1975).
Il est à noter que ce reproche sur le "mélange des religions" est un poncif au début du XVIe siècle (plus tard, il sera reproché aux Espagnols leur "fanatisme religieux"):
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Erasme doute qu'on puisse trouver beaucoup de chrétiens en Espagne, tant le pays est "infecté" par le commerce avec les
Juifs, les Turcs et les marranes.
- Luther dans ses Propos de table les présente comme des Juifs
incrédules et des Maures baptisés.
- Le Pape Paul IV les traitait d'hérétiques, de schismatiques maudits de Dieu, de
semence de Juifs et de Maures...
Dans sa Relazione di Spagna, Guichardin mentionne aussi les traits psychologiques supposés ou réels des Espagnols: fiers, fanfarons, hâbleurs que l'on retrouve dans les personnages du Capitan et
de Matamore (le "tueur de Maures") de la Comedia dell' Arte.
Pour mieux comprendre cette ambassade de Guichardin en Espagne, je reprendrai le chapitre 3 que lui a consacré Eugène Benoist dans Guichardin, historien et homme d'Etat italien au XVIe siècle. Le texte intégral de cet ouvrage publié en 1802 est visible ici:
http://www.archive.org/stream/guichardinhisto01benogoog/guichardinhisto01benogoog_djvu.txt
Je me suis contenté de refaire la mise en page et de corriger les
coquilles...
CHAPITRE III. SON AMBASSADE AUPRÈS DE FERDINAND-LE-CATHOLIQUE.
La mission qu'on lui confiait était des plus difficiles et des plus délicates. Florence et le duc de Ferrare se trouvaient alors les seuls alliés que la France eût
conservés dans la Péninsule, tandis que les autres états italiens étaient entrés dans la Sainte Ligue conclue au mois d'octobre 1511. La république avait donc à craindre les attaques des
Espagnols, des Vénitiens et du Pape, jaloux de l'affaiblir, et de s'agrandir à ses dépens. Cependant les Français eux-mêmes, privés de l'appui des Suisses , n'ayant aucun secours à espérer de
l'impuissant et irrésolu Maximilien, ne songeaient guère à la défendre. L'Italie n'était pour eux qu'une conquête à exploiter, et les traités, qu'ils se faisaient chèrement payer, avec les
diverses puissances, un moyen d'obtenir de l'argent. Enfin un malaise intérieur général minait sourdement Florence. L'interdit jeté par le Pape sur ses possessions, parce qu'elle avait un moment
accueilli à Pise le conciliabule convoqué par Louis XII, sans avoir la même importance qu'au moyen âge, gênait les consciences et fournissait un prétexte aux auteurs des troubles. L'honnêteté du
gonfalonier ne pouvait suppléer à son manque d'habileté et de vigueur, et sa popularité décroissait tous les jours. Guichardin nous trace , dans son Histoire*, une vive peinture de l'état des
esprits dans Florence. Il nous montre, au moment où Louis XII cherche à obtenir des secours considérables, l'économie mal entendue des uns, la répugnance des autres à soutenir des alliés ingrats,
les manœuvres habiles des ennemis de Soderini , qui, sous prétexte de
* Il s'agit de Francesco Gualterotti ; voyez (railleurs Guichardin lui-même dans sa Storia Fiorentina, Opère inédite, tom. III, p. 218. — i X, 3. — 2 X, 4*
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«le servir la cause de la république, veulent que l'on observe une neutralité qui doit, malgré leurs arguments, aliéner à Florence les deux partis ; enfin le
gonfalonier lui-même, cherchant à convaincre au lieu d'agir, persuadé qu'il faut se déclarer pour la France, mais hors d'état de faire prévaloir son avis, et blessant, par ses hauteurs, les
hommes les plus disposés à l'appuyer. On ne fournit au roi de France qu'un corps de troupes insuffisant , qui ne seconda pas Gaston de Foix à Ravenne 4 , et on s'excusa auprès du roi d'Aragon ,
froissant ainsi les deux partis, sans avantage immédiat ni éloigné. Guichardin ajoute, et nous voyons aussi dans l'Ammirato, qu'il ne recul point d'instructions détaillées pour tâcher d'adoucir
les confédérés. Le résuitat, d'une telle politique n'était point douteux ; les Français eurent un moment l'avantage, grâce à la fougueuse bravoure et aux talents militaires de Gaston ; ils
prirent Brescia ( 9 février 1512), et gagnèrent la bataille de Ravenne (11 avril) ; mais la mort de leur général et la dispersion de leur armée les rejetèrent au delà des Alpes, et les
confédérés, maîtres de Bologne, de Gênes, de Milan, se tournèrent tous vers Florence.
Cependant Guichardin était parti au mois de janvier 1512. D'après son mandat, conçu en termes vagues et généraux, il devait invoquer le roi comme protecteur et défenseur de la république, en
vertu d'un traité conclu en 1509, essayer de savoir ses desseins sur l'Italie et Bologne, de connaître le but de ses armements à Naples et ses vues sur la France ; enfin s'excuser sur toute
proposition effective d'entrer dans la ligue. La route de France lui était conseillée 3 ; il la prit en effet. Sa correspondance nous fait assister à son passage en Provence et en Languedoc ; il
traverse successivement Avignon (23 février 1512)* ; Villeneuve, où on l'arrête, et où on ne lui permet de
* Xardi, V. Non fù permesso dà Fiorentini, che le lor genti, délie quali documano servire il f e, intervenessero nel campo Francese et in quella fattioue.
3 III , 300, e. — 3 Pièces historiques oh> I.
4 Ses lettres originales portent la date de 1511 , mais parce que Tannée Florentine ne commençait que le 26 mars. — Pour toutes ces citations, j'use de la légation publiée à Pise par M. Rosini,
1825, et des lettres inédites contenues dans la Filza 123 des Papier g Strozzi, aux archives des Uffizi.
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continuer sa route que grâce à des lettres ouvertes du ministre de Louis XII , à Florence, dont il est porteur ; Montpellier (26 février), et Narbonne (29 février).
11 arrive enfin à Ibéas, près de Burgos, le 2 mars, et , dans une lettre du 2 avril, rend compte à son frère Luigi de sa réception à la cour d'Espagne.
Alors commencent les embarras ; les circonstances sont difficiles 4. D'ailleurs souvent les lettres se perdent ou sont refusées parles courriers espagnols ; il faut en employer de spéciaux, et il
est si rare d'en trouver qui soient exacts et fidèles. Et qu'apprendre à la cour d'Espagne? On y est secret, et l'on aime à tromper. Les grands événements de l'Italie ne sont communiqués à
l'ambassadeur qu'après tous les autres. C'est ainsi qu'il apprend, le 4 mai, la nouvelle de la bataille de Ravenne 3, dont son père et l'un de ses frères lui envoient plus tard le détail, et la
mort de Gaston de Foix. Cependant les faits se pressent ; les rapides succès de Raymond de Cardone, l'imprévoyance ou l'épuisement des Florentins, qui ne s'arment qu'au dernier moment,
précipitent la catastrophe en Toscane. Les Espagnols saccagent Prato. Les mécontents (et parmi eux déjà se trouvent de ces esprits remuants que rien ne satisfera) profitent de la terreur que
cause ce désastre pour troubler l'État ; ils chassent le gonfalonier Soderini, font avorter une tentative d'organisation aristocratique, à la tête de laquelle se place Giovanbattista Ridolfi, et
l'on rappelle les Médicis qui seuls, maintenant, semblent pouvoir sauver la cité. Guichardin fut instruit de cette révolution par le roi d'Espagne qui , le 25 septembre, reçut de Cardone une
lettre datée du 6. La dépêche de l'ambassadeur ne lui parvint qu'en octobre ; elle est datée du 8, et se répète le 24 septembre 5. On a reproché à Guichardin d'avoir trahi les intérêts de la
république en cette occasion. Mais, quoique sans
1 Let. du 15 juillet 1512, du 23 avril 1513 , du 17 et 27 juin 1513, etc.
2 Let. du 7 septembre 1512. —
3 Elle est du 11 avril. Voir plus haut. La relation de son père et celle de son frère sont dans VArchivio Storico, vol. XV.
4 Baccio Valori, par exemple, l'ennemi personnel de Guichardin, dont le nom est signalé dans tous les mouvements.
5 Je donne celle du 24 septembre aux Documents Historiques à la fin du volume n« II; elle est plus complète. — «Pitti, Apologia de* Capucci*
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instructions particulières (la dernière missive de la république libre est du 16 août, et ne fut remise que trop tard), Guichardin avait su deviner une partie de ce
qui se préparait. D'abord il avait, autant que la chose était possible, gagné la confiance de Ferdinand, et s était rendu compte de ses intentions. Dans une lettre confidentielle adressée à son
père, lettre qui cependant devait, au besoin, être communiquée au gonfalonier, aux Dix de Balie, et surtout à Jacques Salviati, il l'avertit que le roi, tout en soutenant le Pape, est peu content
de lui ; qu'il a des démêlés avec l'Angleterre ; qu'avec de la fermeté et du temps , s'il est possible d'en gagner, on pourrait en profiter 4 . Rien de tout cela ne servit. La tempête fut trop
forte pour les mains débiles qui dirigeaient le gouvernail de l'État, et la révolution surprit l'ambassadeur, malgré ses informations et son habileté.
Elle ne causa point sa disgrâce. Sa famille, sans y avoir directement pris part, n'y perdit rien. Son père fut de la Balie des Cinquante-cinq, puis des Soixante-six, enfin du conseil des Septante
de 4513, jusqu'à sa mort où son fils aîné Luigi lui succéda. Guichardin resta donc pour terminer les conventions que le nouvel état de choses rendait nécessaires avec Ferdinand.
En effet , la dépêche du 24 septembre lui annonce qu'il est confirmé dans sa mission. Mais il commençait à s'en dégoûter ; elle n'avait pour lui que peu d'intérêt. Avant la révolution, tout se
faisait par l'ambassadeur de France ; depuis lors tout passe par Rome ; c'est la voie de Rome que prennent les courriers ; c'est l'ambassadeur de Rome, Jacopo Salviati, qui règle et décide tout
avec les Médicis, tout puissants auprès du Pape. Aussi Guichardin demande son rappel à plusieurs reprises. Il s'adresse successivement à la seigneurie 3, et à Salviati son parent, en le priant
d'entremettre son influence. Enfin, le 12 novembre 1512,
1 17 septembre 1512. Les événements étaient accomplis; mais on les ignorait encore en Espagne.
2 II est le dixième sur cette liste, et représente le quartier Santo-Spirito. Voir Opère inédite di Guicciardini , II, p. 315, une note de M. Canestrini, et les Commentaires de Nerli, p. 116 et
127, édition d'Augsbourg, 1738.
3 17 juin 1513. —
4 29 juin 1513.
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on lui annonce que Jean Corsi, le fils d'un dès auteurs du mouvement d'août, doit lui succéder; mais il est en charge ailleurs ; il faut attendre qu'il ait achevé
le temps de ses fonctions, ou qu'on ait pourvu à le remplacer. Cependant Guichardin assiste à la guerre de Navarre et aux grandes chasses du roi. Le 22 février 1513, il reçoit la nouvelle de la
mort du pape Jules II, et, le 11 mars suivant , celle de l'élection du cardinal Jean de Médicis, sous le nom de Léon X. Le prudent politique s'empresse de le féliciter 4 ; puis, au milieu de ses
ennuis et de ses embarras, il observe le pays, étudie ses ressources commerciales, s'en entretient par correspondance avec ses frères, leur donne des renseignements sur le commerce des Indes
Orientales. Les affaires de Florence et de l'Italie sont aussi l'objet de ses préoccupations ; il reçoit les nouvelles, il envoie ses réflexions , rédige des mémoires sur la situation avant et
après la chute de Soderini. Son esprit travaille toujours , et le danger ne lui échappe point. Dans une curieuse lettre du 27 juin 1513, il appelle l'Espagne une caverne de voleurs, et déplore
que l'Italie devienne la proie des Français, des Allemands , des Espagnols et des Suisses. Le 4 juillet, il signale le projet conçu par Ferdinand de donner aux Suisses, alors brouillés avec Louis
XII , une partie de la Savoie, pour élever une barrière contre la France 4. Les petits événements de la famille ont aussi leur tour ; il s'informe de la santé de sa mère et de sa femme : une
lettre de son frère Girolamo, et une autre de son père lui apprennent que sa femme et sa belle- sœur viennent d'accoucher chacune d'une fille.
Enfin le 20 août 1513, Jean Corsi reçoit sa commission; elle n'est guère plus intéressante que celle de son prédécesseur. Elle roule sur la politique générale, enjoint au ministre de se plaindre
des Lucquois, et de protéger les négociants Florentins établis dans le pays. Il est évident que le seul but de ceux qui gouvernent est d'entretenir un agent accrédité auprès de la
cour
1 2 avril 1513.
2 Voir, aux Documents Historiques, deux lettres du 17 et du 27 juin 1513.
3 Opère inédite, vol. II, p. 862 et 316. Discorsi 3<> et 4<>. —
4 C'est une mesure semblable qui, en 1815, neutralisa une partie de la Savoie.
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«d'Espagne. Le 8 octobre, Corsi arrive à Barcelonne, le 15 il est à Valladolid, et le 21 Guichardin avant son départ n'oublie pas de se recommander à Laurent de
Médicis, alors duc d'Urbin, et désigné comme le futur régulateur des affaires après Léon X. Le 25 il reçoit son audience de congé, et la dernière dépêche à laquelle il prend part est du 31
octobre.
Quand il quitta l'Espagne, il reçut comme témoignage de la satisfaction de Ferdinand un présent d'argenterie de la valeur de cinq cents écus. C'était l'usage à cette époque, comme aujourd'hui se
donnent les colliers et les cordons d'ordre. Ses ennemis pourtant n'ont pas manqué de le lui reprocher, et cette circonstance fournit à Jacques Pitti, dans son apologie des Capucci, l'occasion de
lui intenter l'injuste accusation de s être laissé corrompre.
Il est permis de croire que ce voyage en Espagne dut avoir une influence considérable sur ses sentiments. La fréquentation du prince le plus habile, c'est à dire le plus perfide de FEurope, qui
avait su ranger sous sa domination l'Espagne presque entière, avec une partie de l'Italie, et dont la mauvaise foi semblait toujours amnistiée par le succès, était plus qu'aucune autre capable de
former à la politique telle qu'on l'entendait généralement au XVIe siècle, Guichardin compléta ainsi l'éducation qu'il avait commencée à Florence avec son père, et au milieu des troubles de la
cité. Ses vues s'étendirent, s'approfondirent et se résumèrent en maximes générales. Nous devons donc sans aucun doute rapporter à cette période de sa vie plus d'un des préceptes qu'il inséra
dans ses Ricordi, et qui sont comme le code de ses principes. 2
Qu'ajouterai-je encore? C'est au spectacle de l'activité politique dont il est le témoin, que l'ambition, dont il n'a ressenti jusque là que de légères atteintes, s'allume tout à coup dans son
âme avec une telle ardeur qu'il se gourmande lui-même de n'avoir encore rien accompli qui soit digne de sa naissance, de
1 Archivio Storico, vol. IV, part. Il, p. 3t8.
2 Ricordi, 273. II cite un usage de la politique de Ferdinand.
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son éducation, de son esprit. C'est en Espagne, qu'il a écrit ce discours si étrange et si vif, adressé à lui-même sur l'emploi qu'il a fait jusque là de ses
talents, sur la façon dont il a répondu à la faveur,de ses concitoyens. En s' exhortant à la vertu, il s'invite en réalité à prendre rang parmi les hommes d'état ; il cherche à se faire illusion
à lui-même; mais il est engagé déjà dans la voie qu'il suivra désormais. Ce discours est comme le manifeste de sa pensée, le programme de sa carrière. Il y proclame la puissance du bien ; il le
cherche, à mon avis, de bonne foi ; mais il est déjà comme il le sera plus tard, la dupe de ses rêves de gloire et d'influence, des entraînements de sa situation, des exemples qu'il a sous ses
yeux.
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